lundi 14 mai 2018

Les années Thatcher en chansons 2: la ville fantôme.

Lors des élections nationales de 1979, le National Front et le British Movement subissent une déroute. La défaite incite alors les deux formations britanniques d'extrême-droite à changer de stratégie en se tournant vers la rue et les cultures populaires. La musique est particulièrement affectée par l'essor de la xénophobie, en particulier le mouvement skinhead qui connait alors de profondes transformations.


Le premier volet de la série est à lire ici.

The Specials (via Wikimedia Commons).
* Skinheads.
Dans le sillage du courant mod's, un premier mouvement skinhead  émerge à la toute fin des années 1960. Ces premiers skins arborent des cheveux courts - mais pas intégralement rasés - des chemises immaculées, des pantalons  tenus par des bretelles, enfin des "doc Marten's" impeccablement cirées. "Ce style ouvriériste marquait une appartenance revendiquée au monde du travail tout en voulant susciter, par son aspect soigné, une certaine forme de respect." (source D: Gildas Lescop)
 "Dépositaires d'une partie de la culture des rude boys jamaïcains", ces skinheads vouent un amour sans borne aux musiques noires afro-américaines (rythm'n'blues, soul) ou caribéennes (ska, rocksteady, early-reggae), donnant naissance à des danses chaloupées. Traditionnellement hostiles aux autorités ou forces de l'ordre, les skinheads se rassemblent en groupes excentriques et métissés. Après quelques mois d'existence, le mouvement finit toutefois par péricliter. (1)

Une seconde génération de "skinheads" émerge une dizaine d'années plus tard, à la fin des seventies. Ces skins, dont les crânes sont désormais rasés à blanc, adoptent une panoplie vestimentaire inédite: t-shirt aux couleurs de l'Union jack, jean's délavé sur lequel viennent battre des bretelles pendant le long des jambes, enfin de hautes paires de « paraboots » coquées. Les "nouveaux" skinheads, qui affectionnent les sons bruts et directs du street punk ou de la musique oi!, prennent l'habitude de se percuter sur  des pogos endiablés.
Britanniques, ouvriers et fiers de l'être comme leurs prédécesseurs, ces "nouveaux" skins ne partagent en revanche pas les goûts musicaux, esthétiques ou "politiques" de leurs prédécesseurs. Pour Gildas Lescop (source D), "la « révolte skinhead » exprimée par la oi ! restera alors moins une lutte de classe qu’une lutte de déclassés, une simple contestation, une crispation issue des angoisses et des réflexes de défense des rejetons d’une classe laborieuse en crise et désorientée assistant, sans pouvoir s’y résoudre, à l’effacement de leurs repères identitaires traditionnels.
Au grand dam de la plupart des groupes de oi!, l'emprise de l'extrême droite sur une partie de ce second mouvement skinhead se concrétise à partir de 1979. Défait électoralement, le National Front engage une intense campagne de séduction par l'intermédiaire de sa section de jeunesse qui investit stades de foot et salles de spectacle. Certains concerts de punk comme ceux de Sham 69 deviennent des démonstrations de force pour les skins d'extrême droite. En dépit de ces manifestations spectaculaires, les tentatives de récupération des groupes de street punk ou de oi! échouent. Le National Front appuie alors la création de groupes issues de ses propres réseaux tels Screwdriver dont les chansons véhiculent un message ouvertement raciste. En réponse aux concerts organisés par Rock Against Racism, les groupes "pro-NF" se produisent dans le cadre de festivals estampillés Rock Against Communism. En marge de ces rassemblements, le "paki bashing", l'agression des immigrés pakistanais, fait rage. Les déprédations des bandes de skins conduisent bientôt les grands médias à assimiler l'intégralité du mouvement skinhead et de la oi! aux groupuscules xénophobes. 

 * 2 Tone et revival ska.
Dans ces conditions, les skinheads "canal historique", consternés par l'infiltration de l'extrême-droite, n'ont que mépris pour ceux qu'ils nomment boneheads, "les têtes d'os".  Pour Jerry Dammers, organiste et leader des Specials (2), une réaction s'impose. "Il s'agissait de déclencher la révolution. J'ai eu le sentiment qu'il fallait participer à la scène [skinhead] et la transformer, pour qu'elle ne soit pas associée à l'extrême-droite."
La riposte est d'abord musicale."En 1976, il y avait peu de musiciens noirs et blancs qui jouaient ensemble sur scène. Tout à coup, il y a eu les Specials", se souvient Red Saunders, l'homme à l'initiative de Rock against Racism. (cf: source A p 58)
Habillés de costumes cintrés à la mod, arborant les chapeaux pork pie des premiers chanteurs de ska jamaïcains, the Specials proposent une version britannique revigorante du ska jamaïcain. Dans leur sillage, plusieurs formations originaires des Midlands ou de l'east-end londonien telles The Beat (de Birmingham), The Selecter (Coventry) ou Madness participent au revival ska. Terriblement excitante, cette musique possède l'urgence du punk, tout en étant dansante (moonstomp).

Wiki C
"Les Specials (...) ont beau ne pas rater une occasion de mettre en exergue leur haine du racisme (et de Margaret Thatcher), leurs concerts dégénèrent souvent en émeute, en raison de la présence des membres du British National Party (...) et de francs-tireurs fascisants." (source C: P. Auclair p 2606) Lors d'un concert à la Brunel University, une bande de skinheads se met à hurler  "sieg heil". Des membres du groupe se ruent alors dans la salle pour évincer les fauteurs de troubles. De retour sur scène, le groupe entonne Doesn't make it alright, une chanson antiraciste. De la sorte, les Specials se débarrassent des skins encombrants.
En 1978, après une tournée calamiteuse en première partie de Clash, Dammers décide de fonder son propre réseau de distribution de disques et de concerts qu'il nomme Two-Tone, pour bien signifier qu'il se réclame d'un mouvement aux origines mixtes. Pour logo, l'ancien étudiant en art imagine un damier blanc et noir accompagné d'un personnage hybride, fruit de la fusion entre un skinhead et un rude boy jamaïcain: Walt Jabsco. En juillet 1979, The Specials obtiennent un tube avec Gangsters, un titre calqué sur Al Capone de Prince Buster. Grâce à ce succès, le label 2 Tone peut signer Madness, the Beat, Bad Manners, Rico Rodriguez, the Selecter.
Produit par Elvis Costello, le premier album éponyme des Specials sort en octobre 1979. Les chansons reflètent parfaitement l'état d'esprit des habitants  d'un pays gangréné par le racisme et d'une île au bord de l'explosion.  A l'aube de la révolution conservatrice, les grandes villes anglaises connaissent de très fortes tensions sociales que Magaret Thatcher ne tardent pas à exploiter.

* Ghost town
Lorsqu'elle accède à la tête du gouvernement, le 4 mai 1979, Margaret Thatcher est déjà très expérimentée. A 54 ans, elle a déjà occupé des postes politiques importants. Ministre de l’Éducation de 1970 à 1974 dans le gouvernement d'Edward Heath, Thatcher a ensuite succédé à ce dernier à la tête du parti conservateur en 1975. La fermeté de son caractère lui vaut très tôt le surnom d'"Iron lady". Dès son entrée au 10 Downing Street, la "dame de fer" s'emploie à mettre en œuvre un programme en rupture avec le post war consensus. (3)
   
Au fil des concerts, Dammers observe avec effarement le délabrement complet de certains quartiers pauvres des grandes villes anglaises, à commencer par Coventry, sa ville d'origine. Dans cette ville martyre de la seconde guerre mondiale au tissu industriel déprimé, le chômage touche de très nombreux des habitants, en particulier l'importante population d'origine antillaise. "A Liverpool, tous les magasins étaient condamnés, tout fermait. On pouvait sentir la frustration et la colère du public... Il était évident que quelque chose allait très mal." (source A: Lynksey p64)

Andrew Walker (walker44) CC BY-SA 2.5 , via Wikimedia Commons
La grave récession que connait le Royaume-Uni est aggravée par les conséquences des mesures d'austérité adoptées par Thatcher. Pour cette dernière, les Anglais doivent abandonner leurs habitudes "d'assistés" et prendre leur destin en main. Dans son esprit, il s'agit de favoriser systématiquement l'initiative privée, la dérégulation, tout en réduisant la place occupée par l’État dans l'économie britannique comme y invitent les théoriciens de l'école de Chicago. Dans cette conception, "l’État minimal" doit prélever le moins d'impôts possible et réduire ses interventions à quelques domaines de première importance telles que la police ou la défense nationale. Dès son accession au pouvoir, Thatcher supprime toutes les mesures de contrôle des prix et des salaires, dérégulant les mouvements de capitaux et engageant une première vague de privatisation dans le domaine des transports. Les résultats de cette politique ne se font pas attendre. Le chômage concerne désormais deux millions huit cent mille personnes, en particulier les jeunes.


En 1981, la situation des Specials n'est guère plus engageante que celle de l'Angleterre. Les musiciens surmenés cherchent à s'affranchir de la tutelle tyrannique de Dammers. La formation est au bord de l'implosion lorsqu'elle entre en studio pour l'enregistrement d'un 45 tours intitulé Ghost Town. Chant du cygne du groupe, le titre en constitue aussi le sommet. Dans un entretien accordé à Dorian Lynskey, Dammers revient sur la genèse du morceau: "'Ghost Town' parlait de mon état d'âme et de la séparation des Specials. Mais je ne voulais pas seulement écrire sur moi, alors j'ai essayé de relier la situation à celle du pays."
Dès l'introduction, les notes lugubres qui s'échappent d'une ligne d'orgue arabisante plongent l'auditeur dans une torpeur brumeuse empreinte de nostalgie. Le tempo, très ralenti, n'a plus rien à voir avec la frénésie des débuts du groupe. Le long solo plaintif du trombone de Rico Rodriguez accentue bientôt l'effet hypnotique de l'ensemble. Le premier couplet relate le quotidien sinistre d'une ville "où tous les clubs ont fermé", une ville plongée dans le silence depuis que "les groupes ne font plus de concerts" et que le travail disparaît. Dans la ville fantôme, le chômage affecte une jeunesse abandonnée, réduite à la violence par désœuvrement. Soudain, à l'évocation des "bons vieux jours où nous chantions et dansions", la cadence s'accélère, la chanson prend un nouveau départ.
"Comme tous les grands disques sur l'effondrement social, la chanson paraissait  à la fois craindre la catastrophe et s'en délecter", souligne Dorian Lynskey. (source A: p65)

Brixton, avril 191. Kim Aldis [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

* "There's a riot goin on"
Dès sa sortie, le titre reçoit un accueil enthousiaste, sans doute parce qu'il compose la bande son idéale d'un pays dans lequel le climat social ne cesse d'empirer.

En avril 1981, à Brixton, la Metropolitan Police lance une gigantesque campagne de stop and search visant tout particulièrement la communauté antillaise. L'opération "Swamp 81" (4) aboutit à l'interpellation de plus de 900 personnes jugées suspectes. Les habitants du quartier sud de Londres se soulèvent alors contre ce qu'ils considèrent comme une  provocation policière. L'affrontement dure une semaine, causant plus de 300 blessés, des destructions et des pillages. 


En juillet 1981, une dizaine de villes anglaises sont la proie des flamme. Après une nouvelle explosion de violences à Brixton, la révolte gagne le quartier londonien de Southall, puis Toxteh à Liverpool, enfin les villes de Manchester, Leicester, Nottingham, Southampton, Birmingham, Sheffield, Coventry... la ville des Specials dont le morceau Ghost Town, par une sinistre coïncidence atteint alors la première place des Charts. "C'était effrayant. On annonçait la nouvelle à l'instant où ça se passait", constate Terry Hall. "Bien sûr, Ghost Town ne portait pas sur les émeutes. Mais son règne de trois semaines dans les charts ressemblait à l'accomplissement d'une prémonition: comme un fantôme, la chanson attendait en coulisses que les gens soient prêts à jouer ce qu'elle semblait prophétiser." (Source A: p66-67)

Pour tenter de mieux comprendre et prévenir de nouvelles flambées de violences, une enquête menée par Lord Scarman donne lieu à un rapport circonstancié (novembre 1981). L'auteur y pointe du doigt les préjugés raciaux et les stéréotypes partagés par de nombreux policiers. Pour y remédier, l'auteur suggère un nouveau mode de recrutement des officiers de police avec notamment la nécessité d'en recruter un plus grand nombre parmi les "minorités ethniques". Pour le juge britannique, il convient également de modifier de fond en comble la formation des jeunes recrues en les sensibilisant en particulier aux problèmes rencontrés par les Antillais en Angleterre. Pour Scarman, la raison profonde des violences trouve son origine dans le chômage, qui frappe particulièrement les jeunes Noirs. Les émeutes sont autant d'explosions de désespoir, de protestations contre des conditions de vie déplorables: habitat délabré, chômage, absence de perspectives professionnelles, discriminations... A ces difficultés économiques viennent s'ajouter les persécutions et bavures policières qui constituent autant de détonateurs aux explosions de violences.
Le rapport Scarman reste lettre morte. Au lendemain des émeutes, Thatcher affirme, péremptoire, que "le chômage n'a rien à voir avec les événements", "rien, non rien ne justifie ce qui s'est passé"? Loin de suivre les conseils de bon sens du juge, la cheffe du gouvernement privilégie au contraire le renforcement du domaine de la "loi et de l'ordre" (law and order). Au cours de son premier mandat (1979-1983), les forces de police bénéficient d'une modernisation de leur équipement et d'une augmentation substantielle (+33%) de leurs crédits de fonctionnement. Plutôt que d'encadrer de manière rigoureuse les actions des forces de l'ordre, le Police and Criminal Evidence Act de 1984 accorde un blanc seing aux policiers pour interpeller, fouiller ou encore perquisitionner.

A suivre...





"Ghost town"
This town, is coming like a ghost
All the clubs have been closed down
This place, is coming like a ghost town 
Bands won't play no more
Too much fighting on the dance floor

Do you remember the good old days before the ghost town?
We danced and sang, and the music played in a de boomtown

This town, is coming like a ghost town
why must the youth fight against themselves?
Government leaving the youth on the shelf
This place, is coming like a ghost town
No job to be found in this country
Can't go on no more
the people getting angry

This town, is coming like a ghost town (4X)

****

Cette ville est en train de devenir une ville fantôme
Tous les clubs ont fermé
Cet endroit, on dirait une ville fantôme
Les groupes ne font plus de concerts
Trop de bagarres sur la piste
Tu te rappelles le bon vieux temps,
Avant la ville fantôme?
On dansait, on chantait,
Il y avait de la musique partout
Dans cette ville champignon
Cette ville est en train de devenir une ville fantôme
Pourquoi les jeunes se battent entre eux?
Parce que le gouvernement les laisse sur une étagère
Cet endroit, c’est une ville fantôme
On ne trouve plus de travail dans ce pays
Ça ne peut plus continuer
Les gens sont en colère
Cette ville devient une ville fantôme X4


1. Deux facteurs ont souvent été avancés pour expliquer le déclin de la culture skinhead. D'une part, les valeurs traditionnelles associées à la classe ouvrière blanche d'avant guerre dont se réclamaient les skins se sont lentement érodées. D'autre part, la négritude toujours plus affirmée dans le reggae, avec l'essor de la culture rastafari, était "de moins en moins attirante pour les skinheads, qui se sentaient de plus en plus étrangers à cette mouvance musicale." (Source E: Hebdige p 63)
2. Outre Jerry Dammers, organiste et leader, le groupe comprend les guitaristes Lynval Golding et Roddy Byers, Stephen Panter à la basse, Terry Hall et Neville Staple au chant.
3. Consensus caractérisé par la recherche du plein emploi, la reconnaissance du rôle des syndicats, l'instauration d'une économie mixte. Dans ce système inspiré de Keynes, l'Etat se veut interventionniste et régulateur de l'économie. Il s'attache enfin à réduire les inégalités  en instaurant une protection sociale (Welfare State). Ce modèle vole en éclat dans la seconde moitié des seventies.
4. En référence au discours de Thatcher sur le risque d'être "submergé" par les immigrés!!!  Une telle désignation constituait en soi une forme de provocation.

Sources:
Source A. Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minutes", Rivages, 2012.
Source B. Eric Doumerc: "Le reggae en Angleterre 1967-1997", Camion Blanc, 2016. 
Source C. Philippe Auclair: "The Specials", in Le Nouveau Dictionnaire du Rock, vol.II, 2014, Robert Laffont.
Source D. Gildas Lescop: « « Honnie soit la Oi ! » Naissance, émergence et déliquescence d’une forme de protestation sociale et musicale », Volume ! [En ligne], 2 : 1 | 2003. 
Source E. Dick Hebdige: "Sous-culture. Le sens du style", Zones, La Découverte, 2008.

Liens:
- "Punk et reggae: la musique raconte les émeutes"
- Les disques rayés de François Gorin: "The Specials (2)
- L'émission "Pop, etc." consacrée aux Specials. 
- Cours de rattrapage sur l'histoire des skinheads
- Conférence sur la subculture skinhead.
- "Un skinhead n'est pas forcément un nazi [...]."

lundi 30 avril 2018

Feu! Chatterton:"Zone libre"

En juin 1940, l'armée française subit une désastre militaire sans précédent. Le régime de Vichy, né de cette défaite, instaure un régime réactionnaire, antidémocratique, antisémite et de collaboration avec l'Allemagne nazie. Dès lors, la vie quotidienne des Français sous l'Occupation devient particulièrement difficile. Le pillage organisé de la France impose aux habitants de nombreuses restrictions alimentaires ainsi que le rationnement. La pénurie s'installe. Dans le même temps, les libertés fondamentales sont bafouées. Or de ce contexte désespérant jaillit pourtant de la plume des poètes une extraordinaire poésie de résistance.
C'est dans les pas d'Aragon que nous abordons ici la résurgence poétique des "années noires". Celui qui n'avait plus écrit de poèmes depuis le début des années 1930, renaît à la poésie avec la guerre.

Pierre Seghers avec Aragon et Elsa Triolet à Villeneuve-lès-Avignon à la fin de l'été 1941. Par Pierre Seghers [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wiki C.
 Le 2 septembre 1939, Louis Aragon est affecté comme médecin auxiliaire sur la ligne de front. En mai 1940, à l'issue de la drôle de guerre, la débâcle des armées françaises le conduit de Belgique à Dunkerque où il embarque en catastrophe le 1er juin. De retour en France, il parvient à rejoindre Elsa Triolet, son épouse, entre Charente et Dordogne. Démobilisé le 31 juillet alors qu'il se trouve en Périgord, il se réfugie avec Elsa chez Renaud de Jouvenel, qui possède un château près de Brive. Aragon évoque les jours heureux passés en ce havre de paix dans son poème Zone libre

"J'ai bu l'été comme un vin doux
J'ai rêvé pendant ce mois d'août
Dans un château rose en Corrèze"

Très vite cependant, le couple doit changer de domicile. En septembre, à Carcassonne, ils retrouvent Germaine et Jean Paulhan, puis font la connaissance de Pierre Seghers. Ce dernier les accueille bientôt aux Angles, à Villeneuve-lès-Avignon. Ils se rendent ensuite à Nice (décembre 1940), Lyon, de nouveau Nice...
En contact avec le Parti communiste clandestin depuis 1941, Elsa Triolet et Louis Aragon regagnent Paris vers la fin juin 1941 pour organiser la coordination avec les intellectuels qui agissent en zone occupée. Au passage de la ligne de démarcation, ils sont arrêtés par les Allemands, puis emprisonnés à Tours. Libérés à la mi-juillet, ils entrent en contact dans la capitale avec Jacques Decour et Jean Paulhan, avec lesquels seront mis sur pied le projet d'édition des Lettres françaises et la création du Comité national des écrivains.

A l'annonce de l'occupation de l'occupation de Nice par les Italiens, en novembre 1942, Triolet et Aragon quittent la ville et plongent dans la clandestinité.  Munis de faux-papiers, ils se réfugient  dans la Drôme, à Saint-Donat. "La planque se trouvait [...] dans la montagne, on ne pouvait l'atteindre qu'à pied. [Nous étions] coupés du monde, enfouis dans la neige de l'hiver 1942, introuvables." Ils y resteront cachés jusqu'à la Libération, faisant de fréquents voyages à Valence, Lyon, Paris. La résistance littéraire prend alors une forme collective avec la création du Comité national des écrivains, en zone sud, au début de 1943. Le parti communiste clandestin confie cette mission à Louis Aragon.

Tout au long de ces pérégrinations, Aragon ne cesse d'écrire de la poésie. Il semble même ne jamais avoir été aussi inspiré. En pleine débâcle, alors qu'il a échoué à Ribérac (1), l'écrivain engage une intense réflexion sur sa pratique poétique. Dans le village périgourdin où vécut au XIIème siècle le troubadour Arnaut Daniel, Aragon plonge aux racines de la poésie médiévale. (2) Daniel était un des maîtres du « Clus Trover », la poésie fermée, un style hermétique permettant au poète de chanter sa dame en présence même du seigneur.

Arnaut Daniel [Wikimedia Commons]
 Or pour Aragon, les poètes en 1940 doivent se souvenir de cette leçon des troubadours et faire passer leur message en déjouant la censure des nouveaux seigneurs nazis et de leurs valets vichyssois. A posteriori, il expliquera d'ailleurs que la censure de l'occupant et des collaborateurs l'a "conduit à retrouver des formes anciennes de la poésie française". En puisant aux sources de la littérature, l'écriture poétique pourra, selon lui, réaffirmer l'identité culturelle du pays face à l'occupant.  

Les poèmes des années noires sont donc  truffés d’allusions voilées aux événements du temps. Paradoxalement, cette "poésie de contrebande" doit être accessible, "parler à tous le langage interdit de la Patrie". (3) Aux temps mauvais, Aragon chante à pleine voix pour le peuple de France. L'ancien surréaliste qui exécrait le patriotisme en vient à exalter la grandeur du pays. Pour Aragon, il faut renouer avec le passé culturel de la nation. 
"Je m'étais juré que si mon pays devait être entraîné dans une nouvelle guerre (...), au moins quelqu'un dans mon pays élèverait la voix contre. Et la forme que ma poésie a pris était une forme destinée à être entendue par le plus grand nombre de gens possible, en essayant de baser mon expression sur les formes profondément nationales de la poésie française. Cela a servi à quelque chose car, de cette poésie qui commence dès la drôle de guerre, est née, je puis le dire sans me vanter particulièrement, ce qu'on a appelé ensuite la poésie de la Résistance. Et effectivement, je suis parvenu à surprendre le pouvoir public de Vichy qui ne croyait pas que des vers patriotiques pouvaient être une arme, pour lui, dangereuse. Ce qui fait que j'ai pu jusqu'à l'automne de 1942 vivre légalement, quoique lié aux mouvements de Résistance", se souvient le poète après guerre. [source B: Poésie et histoire]

[Wikimedia Commons]
Tout au long de la guerre, Aragon ne cesse d'écrire et publier plusieurs recueils de poèmes ou de textes inspirés de son expérience personnelle et des malheurs du temps (le Crève-Coeur en avril 1941, Cantique à Elsa, Brocéliande en 1942, La Diane française en 1944, mais aussi trois poèmes dans L'Honneur des poètes sous le nom de Jacques Destaing ou le Musée Grévin en 1943 en tant que François la Colère). En 1942, les 21 poèmes formant le recueil Les yeux d'Elsa composent un hymne à l'amour et à la France. Plus que jamais, l'écrivain conçoit la poésie comme une arme dans le combat contre la barbarie. L'exécution par les nazis de 27 prisonniers détenus à Chateaubriant, le 22 octobre 1941, lui inspirent les Martyrs La Rose et le Réséda, ou la Ballade de celui qui chantait dans les supplices – dédiée à Gabriel Péri - disent la peine et l'espoir partagés, tout en célébrant le courage des résistants.

Si les poètes jouissent en ces années d'Occupation d'une grande audience, c'est que la poésie s'impose alors comme une nourriture spirituelle presque aussi nécessaire que le pain. "En des temps devenus difficiles, où tout est rationné (...) et contrôlé (...), le texte poétique, court, rapidement recopié et diffusé, facilement mémorisable, devient le sésame de la liberté d'expression." (source A: Anne Bervas-Leroux p 13) 
Diffusés sous forme de tracts, appris par cœur et recopiés, les poèmes se répandent à travers le pays; leur impact est immense.
D'autres, destinés à la publication légale, sont chargés de double sens par des auteurs pratiquant ce qu'Aragon nomme une "poésie de contrebande". Pierre Seghers rappelle que "les Français avait appris à lire en filigrane", comprenant le langage codé des poètes. En zone sud, de petites revues éditées légalement sous visa de censure telles que Poésie, Fontaine, Confluences, (4) contribuent à l'effervescence poétique du temps. Ce renouveau incite d'ailleurs les responsables des éditions de Minuit clandestines, Pierre Lescure et Vercors, à commander à Eluard L'honneur des poètes. Cette anthologie poétique clandestine rassemble 42 poèmes composés par Desnos, Ponge, Aragon, Vercors, Pierre Emmanuel, Jean Tardieu, Edith Thomas...

Les risques encourus (5) par les "combattants de plume" obligent les poètes à se cacher. Les contraintes imposées par la guerre contribuent également à modifier le langage poétique. Comme le rappelle Georges-Emmanuel Clancier: "La poésie a évolué à ce moment là. D'abord elle s'est faite, je crois, plus orale avec des poèmes assez chantants, mais très mélodieux, très rimés, très rythmés. Le fait aussi d'écouter avec passion chaque soir les voix qui venaient de Londres, l'importance de nouveau donné à l'oral et à la voix, je crois, a incité  - même si ce n'était pas conscient au début - les poètes a redonné davantage le sens du chant, et à revenir à la source de la poésie qui a été longtemps chantée, parlée, dite". [Source B: "Poésie et histoire"]
C'est tout à fait le cas de la poésies de guerre d'Aragon dont les vers s'imprègnent d'une grande musicalité. Ceci explique sans doute qu'ils aient été par la suite souvent mis en chansons. 

Feu! Chatterton en concert. Par Xfigpower [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wikimedia C.]
Le groupe français Feu! Chatterton s'est prêté à l'exercice sur son deuxième et merveilleux album: "l'oiseleur".  "Dans le disque, il y a ce poème d'Aragon, Zone libre, qui dit le malaise qu'on peut ressentir à vivre la douceur quand on est en temps de guerre. J'aime les vers solubles mais effervescents; la poésie est partout, elle peut durer tout une vie. On veut faire des chansons qui soient comme un refuge", explique le chanteur de Feu!. [Source G: "Par les temps qui courent"]. "J'ai trouvé Zone Libre très beau parce qu'il raconte ce moment du 'fading'. Cela vient de l'anglais 'fade', quand les choses s'amenuisent. Il parle de l'intensité de la douleur, de la mélancolie. 'Fading de la tristesse oubli / Le bruit du cœur brisé faiblit / Et la cendre blanchit la braise', je trouve ça merveilleux! Cela signifie exactement ce sentiment qu'on peut avoir quand quelque chose en nous est très intense, comme un sentiment amoureux, et qu'il vient gentiment, tranquillement, s'éteindre", explique Arthur Teboul. [Source H: Feu! Chatterton, avec le retour du printemps"]

"Un château rose en Corrèze". Par Père Igor [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wikimedia Commons
Aragon écrit Zone libre en septembre 1940, alors qu'il se trouve à Carcassonne, en zone libre. Le poème prend place dans le "Crève-Cœur", un recueil de 22 poèmes écrits par Aragon entre octobre 1939 et octobre 1940. Les strophes ont une structure en sizains, tandis que les vers sont écrits en octosyllabes. Leurs rimes sont suivies d'abord, puis embrassées.
Réfugié "dans un château rose en Corrèze" (6), l'auteur semble éprouver un sentiment ambivalent. Alors que la violence sourdre dans le pays, lui, est heureux. "J'ai bu l'été comme un vin doux / J'ai rêvé pendant ce mois d'août".
"La cendre blanchit la braise", mais le feu continue de couver. "Il m'avait un instant semblé / entendre au milieu des blés / confusément le bruit des armes". De son abri, le poète perçoit "un sanglot lourd dans le jardin",  l'écho assourdi de la fureur guerrière alentour.  Ce" sourd reproche dans la brise" lui fait éprouver de la culpabilité, le "grand chagrin" de connaître la félicité intérieure alors que dehors la fureur fait rage. L'auteur ne peut néanmoins s'empêcher de chercher à prolonger ses instants heureux: "je cherchais à n'en plus finir / cette douleur sans souvenir". "Ah ne m'éveillez pas trop tôt / rien qu'un instant de bel canto", implore-t-il. Ce répit lui semble accordé: "J'ai perdu je ne sais comment / le noir secret de mon tourment".
"Quand parut l'aube de septembre", le charme se rompt et le poète est tiré de sa douce torpeur "par "une vieille chanson de France". Il est désormais temps d'affronter la triste réalité d'un pays traumatisé. "Mon mal enfin s'est reconnu / et son refrain comme un pied nu / troubla l'eau verte du silence".

Fading de la tristesse oubli
Le bruit du cœur faiblit
Et la cendre blanchit la braise
J'ai bu l'été comme un vin doux
J'ai rêvé pendant ce mois d'août
Dans un château rose en Corrèze

Qu'était-ce qui faisait soudain
Un sanglot lourd dans le jardin
Un sourd reproche dans la brise
Ah ne m'éveillez pas trop tôt
Rien qu'un instant de bel canto
Le désespoir démobilise

Il m'avait un instant semblé
Entendre au milieu des blés
Confusément le bruit des armes
D'où me venait ce grand chagrin
Ni l’œillet ni le romarin
N'ont gardé le parfum des larmes

J'ai perdu je ne sais comment
Le noir secret de mon tourment
A mon tour l'ombre se démembre
Je cherchais à n'en plus finir
Cette douleur sans souvenir
Quand parut l'aube de septembre

Mon amour j'étais dans tes bras
Au dehors quelqu'un murmura 
Une vieille chanson de France
Mon mal enfin s'est reconnu
Et son refrain comme un pied nu
Troubla l'eau verte du silence


Notes:
1. La leçon de Ribérac ou l’Europe française qui paraît en 1941.
2. "J'en reviens à Ribérac. Il y régnait un grand désarroi d'hommes de toute sorte: des familles débarquées dans des voitures antiques, on ne sait où racolées, avec leurs matelas sur la tête, et qui y campaient, quand ce n'était pas dans les granges avec leurs bêtes, les vestiges de notre division qui n'étaient que vingt pour cent des hommes entrés en Belgique, de petites unités. (...)
3. D'aucuns critiquent l'utilisation partisane de la poésie. Dans "Le déshonneur des poètes", Benjamin Péret critique violemment cette poésie qui, selon lui, s'est laissée prendre aux pièges du discours patriotique pour devenir réactionnaire. Selon Arthur Koestler, "la littérature de la Résistance française, celle par exemple d'Aragon et Vercors, n'est que charlatanisme littéraire, marché noir sur lequel le sacrifice humain, la lutte et le désespoir sont mis en vente.
Pour Pierre-Jean Jouve, au contraire, "personne ne peut se tenir hors du jeu des puissances qui s'affrontent. Le bouleversement, par sa violence et son universalité, oblige quiconque exerce la parole, qu'il en soit conscient ou non, à choisir sa place.
D'autres (René Char, Jean Guéhenno...) refusent d'écrire ou de publier sous la botte nazie.
4Poésie est dirigée par Pierre Seghers depuis Villeneuve-lès-Avignon, Fontaine par Max-Paul Fouchet à Alger, Confluences par René Tavernier à Lyon.
5. En juin 1940, Saint-Pol Roux est tué par des soldats ivres. Le 30 mai 1942, Jacques Decour et Georges Politzer  sont fusillés au Mont-Valérien. En 1944, Max Jacob meurt au camp de Drancy, Benjamin Crémieux à Buchenwald, Robert Desnos au camp de Terezín, Paul Petit dans la prison de Cologne.
6. Le château de Castel Novel se trouve à Varetz, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Brive-la-Gaillarde.



Sources: 
Source A: Anne Bervas-Leroux: "Au nom de la liberté. Poèmes de la Résistance", étonnants classiques, GF Flammarion, 2000. 
Source B: Une émission de la Fabrique de l'Histoire consacrée à "Poésie et histoire" avec Georges-Emmanuel Clancier (10/01/2012).
Source C: "L'écriture de résistance de Louis Aragon". 
Source D: Poètes en résistance: Louis Aragon
Source E: La Lettre de la fondation de la Résistance n°82, septembre 2015. (pdf) 
Source F: Jean Ristat: "Aragon. 'Commencez par me lire'", Découvertes Gallimard, 1997.
Source G: "Par les temps qui courent", émission diffusée sur France Culture le 6 mars 2018.
Source H: Feu! Chatterton, avec le retour du printemps"

Liens:
Aragon chanté: "La Rose et le Réséda", "Est-ce ainsi que les hommes vivent?", "Il n'y a pas d'amour heureux", "Aimer à perdre la raison".